
LE RESPECT NE S’ACHÈTE PAS. IL SE CONSTRUIT.
Discipline, conscience et transformation de soi.
MUSASHI DOJO — UNE VIE DE CLAN
ON NE FRANCHIT PAS LA PORTE D’UN DOJO PAR HASARD.
Il y a des endroits où l’on vient chercher ce que l’on veut. Et d’autres où l’on découvre ce dont on a réellement besoin.
Un dojo devrait appartenir à cette seconde catégorie.
On y entre pour apprendre à combattre, se défendre, améliorer sa condition physique ou simplement retrouver confiance en soi. Les raisons sont multiples, toutes respectables.
Mais avec le temps, si l’on accepte véritablement de s’investir, quelque chose d’autre devrait se produire.
Une transformation.
Pas nécessairement visible dans un miroir. Pas mesurable sur une balance ou dans un palmarès.
Une transformation dans notre manière de penser, d’agir et de nous comporter avec les autres.
C’est peut-être là que commence le véritable apprentissage.
LE RESPECT N’EST PAS UNE OPTION.
Après toutes ces années passées dans les arts martiaux, sur les tatamis, dans les salles de combat, en France comme à l’étranger, une chose me paraît essentielle : la technique ne fait pas la valeur d’un homme.
J’ai connu des combattants redoutables, des pratiquants modestes, des personnalités très différentes. Le niveau sportif ne dit pas tout de la personne qui se trouve derrière.
On peut savoir combattre et manquer de maîtrise.
On peut posséder des connaissances et manquer d’humilité.
On peut être physiquement puissant et rester incapable de contrôler son comportement.
La véritable force ne dispense jamais du respect. Elle devrait au contraire nous y conduire.
Au Japon, où j’ai eu l’occasion de vivre et de m’entraîner, j’ai découvert un environnement dans lequel certains gestes possédaient une importance particulière.
Saluer, écouter, observer, répéter.
Ces gestes peuvent sembler anodins à celui qui les regarde de l’extérieur. Pourtant, ils participent à une forme d’éducation.
Il ne s’agit pas de reproduire aveuglément des traditions ou de considérer qu’une culture serait supérieure à une autre.
Il s’agit de comprendre ce que ces habitudes peuvent nous apprendre.
Au Musashi Dojo, arriver à l’heure, prendre soin du matériel, respecter son partenaire, écouter les consignes ou laisser un espace propre après son passage ne sont pas des exigences destinées à flatter l’autorité de celui qui enseigne.
Ce sont des marques de considération envers les autres.
Le respect commence souvent dans les détails que personne ne juge importants.
Et il fonctionne dans les deux sens.
Un enseignant doit autant de respect à ses élèves qu’il en attend d’eux.
Sans cette réciprocité, la discipline risque de devenir une simple démonstration d’autorité.
Ce n’est pas ma conception d’un dojo.
NOUS VOULONS PROGRESSER. MAIS SOMMES-NOUS PRÊTS À EN ACCEPTER LE PRIX ?
Nous vivons dans une société où beaucoup de choses sont devenues immédiatement accessibles.
Nous commandons, nous obtenons, nous passons à autre chose.
L’attente nous agace. La contradiction nous dérange. L’effort, lorsqu’il devient inconfortable, peut rapidement nous sembler injustifié.
Je ne prétends pas que les générations précédentes étaient meilleures. Chaque époque possède ses qualités et ses faiblesses.
Mais je m’interroge sur notre rapport à l’exigence.
À force de vouloir rendre les choses plus faciles, ne risquons-nous pas de perdre une partie de ce qui nous permet de grandir ?
Dans un dojo, personne ne peut apprendre à votre place.
On peut vous expliquer un mouvement, vous corriger, vous accompagner. Mais personne ne peut effectuer les répétitions pour vous.
Personne ne peut développer votre patience à votre place.
Et personne ne peut décider pour vous de persévérer.
C’est précisément ce qui rend cet apprentissage intéressant.
Il nous confronte à une réalité que nous préférons parfois éviter :
Vouloir quelque chose ne suffit pas. Il faut accepter ce que sa réalisation exige.
LA DISCIPLINE N’EST PAS L’ENNEMIE DE LA LIBERTÉ.
Le mot « discipline » dérange parfois.
Il évoque l’obéissance, la contrainte, les interdictions.
Pourtant, il existe une différence fondamentale entre subir une règle et comprendre pourquoi on choisit de la respecter.
Au Musashi, je ne cherche pas à former des individus qui exécutent sans réfléchir.
Je souhaite transmettre une méthode, une exigence et un cadre dans lequel chacun peut apprendre à devenir plus autonome.
La discipline n’a aucun intérêt si elle empêche de penser.
Elle prend tout son sens lorsqu’elle nous aide à mieux décider.
Se lever pour s’entraîner alors que l’envie n’est pas présente. Recommencer un exercice que l’on ne maîtrise pas. Accepter une correction sans la considérer comme une attaque personnelle.
Tout cela demande une forme de rigueur.
Mais cette rigueur finit par nous offrir quelque chose de précieux : la capacité de ne pas être systématiquement dirigés par nos émotions ou nos envies du moment.
Être libre, ce n’est pas toujours faire ce que l’on veut. C’est aussi être capable de faire ce que l’on estime juste.
Et cela demande parfois beaucoup plus de courage.
LE CERVEAU AVANT LES POINGS.
J’ai passé une partie de ma vie à apprendre à combattre et à transmettre ce que j’avais appris.
Avec les années, ma perception de la force a évolué.
La puissance physique possède son utilité. La technique également. Mais elles ne remplacent jamais le discernement.
Dans un combat, celui qui se laisse emporter par la colère ou la précipitation finit souvent par commettre des erreurs.
Il cesse d’observer. Il anticipe moins. Il réagit au lieu de réfléchir.
Dans la vie, ce mécanisme n’est pas très différent.
Combien de paroles prononçons-nous sous le coup de l’émotion ?
Combien de décisions prenons-nous pour satisfaire notre orgueil ?
Combien de conflits pourraient être évités si nous acceptions simplement de prendre quelques secondes pour comprendre avant de répondre ?
La maîtrise de soi ne consiste pas à ne rien ressentir.
Elle consiste à apprendre à ne pas laisser chaque émotion décider à notre place.
Un esprit clair ne garantit pas que nous prendrons toujours la bonne décision. Mais il nous donne davantage de chances de prendre une décision que notre conscience pourra assumer.
Voilà pourquoi je considère que l’intelligence doit toujours précéder la force.
Sur un tatami comme ailleurs.
DEVENIR MEILLEUR QUE CELUI D’HIER.
Il existe une forme de compétition qui ne nécessite ni adversaire, ni arbitre, ni public.
Celle que nous menons contre nous-mêmes.
Nos mauvaises habitudes. Nos certitudes. Notre impatience. Notre tendance à chercher des excuses lorsque nous rencontrons une difficulté.
Ce combat-là ne possède pas de catégorie de poids.
Et personne ne peut nous déclarer définitivement vainqueurs.
Je ne crois pas à l’homme parfait. Je n’ai d’ailleurs jamais prétendu en être un.
Avec l’expérience, on apprend aussi à reconnaître ses erreurs, ses limites et parfois ses contradictions.
Il m’arrive, comme à chacun, de me tromper.
Mais je considère qu’il est plus important de savoir se remettre en question que de chercher à avoir systématiquement raison.
Dans l’enseignement, cette remise en question est indispensable.
Un professeur qui cesse d’apprendre finit par limiter ce qu’il peut transmettre.
Un combattant qui se croit arrivé cesse de progresser.
Et un individu qui refuse de reconnaître ses erreurs risque de les répéter indéfiniment.
Être meilleur qu’hier ne signifie pas être supérieur aux autres.
Cela signifie essayer d’être un peu plus lucide, un peu plus responsable et un peu plus fidèle à ses convictions.
Ce n’est pas spectaculaire.
Mais c’est déjà beaucoup.
UN DOJO N’EST PAS UN SIMPLE SERVICE QUE L’ON CONSOMME.
Cette question me semble particulièrement importante aujourd’hui.
Un club possède naturellement des obligations envers ses adhérents. Il doit proposer un encadrement sérieux, un environnement adapté et respecter les engagements qu’il prend.
C’est normal.
Mais l’inscription dans un dojo ne devrait pas se résumer à une transaction commerciale.
Payer une cotisation donne accès à un enseignement. Cela ne dispense pas d’en respecter le cadre.
Au Musashi, nous avons choisi de travailler en groupes réduits.
Ce choix n’est pas destiné à créer une quelconque forme d’élitisme.
Il permet de consacrer du temps à chacun, de corriger, d’observer et de transmettre dans de bonnes conditions.
Je préfère accompagner sérieusement un nombre limité de pratiquants plutôt que multiplier les inscriptions au détriment de la qualité.
Mais cette démarche demande un engagement réciproque.
L’enseignant doit préparer, expliquer, corriger et accompagner.
L’élève doit, de son côté, accepter d’écouter, de travailler et de respecter les autres.
Ce n’est pas une question de soumission.
C’est une question de cohérence.
On ne peut pas demander un enseignement exigeant tout en refusant les efforts qui lui donnent son sens.
Le respect ne s’achète pas avec une cotisation. Il se construit dans la relation que nous entretenons avec les autres.
RIEN DE DURABLE NE SE CONSTRUIT SANS COMBAT.
J’ai souvent constaté que les progrès les plus importants ne sont pas forcément ceux que l’on remarque immédiatement.
Ils se construisent dans la répétition, les échecs, les corrections et les efforts que personne ne voit.
On aimerait parfois avancer plus vite.
Éviter les difficultés.
Obtenir les résultats sans traverser les étapes qui permettent de les atteindre.
Mais certaines choses ne s’acquièrent pas autrement.
La confiance se construit.
La maîtrise se travaille.
La persévérance se développe.
Et la conscience de nos responsabilités grandit souvent lorsque nous acceptons d’affronter ce qui nous dérange.
Se battre ne signifie pas nécessairement affronter quelqu’un.
Cela peut être défendre une conviction, reconnaître une erreur, tenir un engagement ou trouver le courage de recommencer.
Il faut parfois davantage de force pour présenter des excuses que pour donner un coup de poing.
Davantage de courage pour refuser un conflit que pour y participer.
Et davantage de volonté pour changer ses habitudes que pour critiquer celles des autres.
Le combat qui nous transforme n’est pas toujours celui que nous remportons. C’est parfois celui qui nous oblige à nous remettre en question.
CE QUE JE SOUHAITE TRANSMETTRE AU MUSASHI.
Je ne prétends pas que les arts martiaux rendent automatiquement les individus meilleurs.
Un dojo n’est pas un lieu magique.
On peut y passer des années sans véritablement évoluer dans sa manière de penser.
Tout dépend de ce que l’on vient y chercher, de ce que l’on accepte d’y apprendre et de la manière dont cet enseignement est transmis.
Mais je reste convaincu qu’un dojo peut devenir un formidable lieu de construction personnelle.
Un endroit où l’on apprend à respecter sans craindre.
À écouter sans renoncer à réfléchir.
À être exigeant sans mépriser.
À devenir fort sans chercher à dominer.
Et surtout, à comprendre que nos actes engagent davantage que nos paroles.
C’est cette philosophie que j’essaie de faire vivre au Musashi Dojo.
Elle n’est pas toujours confortable.
Elle demande de la patience, de la rigueur et parfois quelques remises en question.
À commencer par les miennes.
Mais si, au fil des années, un pratiquant devient non seulement plus compétent dans sa discipline, mais aussi plus responsable dans ses choix, plus respectueux dans ses relations et plus lucide face aux difficultés, alors l’enseignement aura peut-être atteint quelque chose de bien plus important qu’un simple résultat sportif.
Car au fond, la question n’est pas seulement de savoir ce que nous sommes capables de vaincre.
La véritable question est peut-être de savoir quel être humain nous choisissons de devenir à travers nos combats.
Et cette décision, personne ne peut la prendre à notre place.
Benjamin Nagy
Musashi Dojo — Une Vie de Clan